Les aléas de fin de carrière d’un chrétien-démocrate italien dans les institutions européennes: Piero Malvestiti á la haute autorité de la ceca, 1959-1963

di Mauve Carbonell
(Ricercatrice, Università Aix-Marseille)

 

Les carrières des hauts responsables européens dans les institutions communautaires suivent des trajectoires variables, alternant succès et échecs politiques, surtout au début de l’histoire des Communautés européennes. La recherche biographique et prosopographique sur les membres de la Haute Autorité de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), publiée en 2008(1), a clairement démontré que les parcours des hauts responsables communautaires ne correspondaient pas aux biographies officielles, relevant parfois du mythe de l’« Européen parfait». Les hommes en place n’ont pas eu la vie stéréotypée que les discours officiels laissent penser(2). Les parcours de ces hommes du XXe siècle (en poste à Luxembourg, où siège la Haute Autorité, de 1952 à 1967) sont complexes, marqués au fer blanc par l’histoire déchirée de la première partie du XXe siècle. Ils ne sont pas des pro-Européens convaincus depuis toujours – cela n’a d’ailleurs de sens pour presque personne avant 1945 d’être «pro-Européen»! – et les chemins, tortueux, qui conduisent à l’Europe communautaire sont jalonnés de nombreuses considérations politiques, professionnelles, personnelles… et idéologiques. Ainsi, bien souvent, l’Europe est une voie de garage ou un faute de mieux difficile à avouer pour des hommes dont la carrière est en perte de vitesse sur le plan national. Rebondir à Luxembourg est difficile mais possible dans certains cas, au prix de manœuvres politiques subtiles et d’une farouche volonté de « revenir». Pour beaucoup, un retour au pays après un «exil» luxembourgeois est tout simplement impossible; la voie européenne peut alors devenir identité professionnelle et personnelle assumée dans certains cas, mais le monde des affaires est généralement le plus accueillant en fin de carrière. Sans nier la part d’idéal que tous portent, de façon plus ou moins marquée certes, l’analyse des carrières comme clé de compréhension des élites communautaires ouvre la porte à une vision nouvelle des institutions elles-mêmes et de ceux qui les dirigent…

Piero Malvestiti est l’avant-dernier président de la Haute Autorité (1959-1963), succédant au belge Paul Finet et précédant un autre Italien, démocrate-chrétien lui aussi, Dino Del Bo (1963-1967). Résistant au fascisme dès les années 1920, persécuté, emprisonné, co-fondateur de la Democrazia Cristiana (DC), aux rênes du pouvoir après 1945 (député, ministre de nombreuses fois), Piero Malvestiti, après un passage express à la Commission (1958-1959), arrive à la tête de la Haute Autorité de la CECA dans une période de déclin de l’institution. La CECA est la petite première des Communautés européennes et la Haute Autorité son exécutif. Née en 1951 avec le traité de Paris, la Haute Autorité a son siège à Luxembourg et est composée de neuf membres, huit nommés par les gouvernements des six Etats membres et le dernier coopté par le collège ainsi formé. La Haute Autorité reste en place quinze années, de 1952 à 1967, date à laquelle elle disparaît dans la fusion des exécutifs des trois communautés (CECA, CEE, Euratom), donnant naissance à la Commission unique.

Comment Piero Malvestiti en vient-il aux affaires européennes après une riche carrière sur le plan national? Quels sont les enjeux sur le plan personnel? Dans quel contexte politique national cette orientation de carrière intervient-elle? Quelle est la part du choix, de l’idéal dans cet exil européen, d’ailleurs assez décrié, dont il n’a de cesse de vouloir s’échapper? Et lorsqu’il y parvient en 1963, au prix d’un effort politique important, n’est-il pas trop tard pour un retour à la «vie nationale»? Quel sont les jeux de réseau que la DC et le gouvernement italien mettent en place? Telles sont les questions que pose l’analyse biographique dans un contexte politique national et européen.

L’analyse des sources(3) et la reconstitution biographique permettent de comprendre les motivations de l’homme et les jeux du système politique à l’œuvre dans une fin de carrière difficile. Le déclin de la carrière de Piero Malvestiti ne trouve pas sa cause dans les fonctions européennes, qui n’en sont qu’une conséquence. Entamé en 1954 pour de nombreuses raisons de politique intérieure, le déclin de Piero Malvestiti sur la scène nationale se poursuit au niveau européen. L’Europe est un prix de consolation insatisfaisant dans son cas, qui est loin d’être isolé. En effet, les deux autres Italiens (Enzo Giacchero et Dino Del Bo) nommés à la Haute Autorité participent de ce même mouvement, associant jeu des chaises musicales et déceptions politiques…

 

1. Le déclin politique de Piero Malvestiti après 1954

Piero Malvestiti est l’un des co-fondateurs de la Democrazia Cristiana pendant la Seconde Guerre mondiale. Résistant de longue date au fascisme, il devient après la guerre, avec le succès de son parti, l’une des personnalités en vue de la mouvance politique chrétienne – il est membre du conseil national de la DC. En 1946, la DC sort gagnante des élections avec plus de 35% des suffrages; suivent le parti socialiste et le parti communiste qui obtiennent respectivement 20 et 19% des voix. Piero Malvestiti est élu député de Milan pour la première fois en 1946. Il est ensuite régulièrement réélu jusqu’en 1963. Alcide De Gasperi, chef de file de la DC, forme un gouvernement composé de socialistes, communistes(4) et républicains. De Gasperi, qui conserve les rênes du pouvoir jusqu’en 1953, appelle Piero Malvestiti en octobre 1947 au poste de sous-secrétaire d’État au ministère des Finances, avant de le nommer en mai 1948 sous-secrétaire au Trésor. Son ministre est dans les deux cas Giuseppe Pella, ministre des Finances puis ministre du Trésor. Pendant quatre ans, Malvestiti s’occupe de l’état financier du pays. Expert-comptable de formation, employé de banque, «ministre» des Finances de la république d’Ossola, il a acquis savoirs et compétences en matière financière. Il reste au Trésor jusqu’en 1951. Après guerre, la situation économique de l’Italie, malgré une croissance forte, est préoccupante. Les déséquilibres économiques, géographiques et sociaux sont importants: destructions dues à la guerre, pauvreté, insuffisance de la production industrielle, inflation et hausse des prix, agitation sociale. La pression démographique induit par ailleurs une émigration de grande envergure; des centaines de milliers d’Italiens quittent le pays vers l’Europe occidentale ou l’Amérique du Nord. La politique économique mise alors en place par le gouvernement est d’inspiration résolument libérale et, en matière financière, les objectifs sont rigueur monétaire, équilibre de la balance des paiements, assainissement des finances publiques, accumulation capitaliste. À la fin des années 1940 et au début des années 1950, la lutte contre l’inflation est l’une des priorités. Pour le pouvoir, il faut contrôler la monnaie et stabiliser la lire par une politique de rigueur. Pour améliorer la compétitivité des entreprises, pour pouvoir vendre moins cher, celles-ci doivent baisser leurs coûts de production. L’État, qui intervient à grande échelle dans l’économie, doit s’en désengager. Telles sont les grandes lignes économiques et financières des gouvernements démocrates-chrétiens et Piero Mavestiti défend sans relâche cette politique, et plus particulièrement celle conduite par son ministre. Il publie en 1951 Saggi e polemiche sulla linea Pella(5)– «essais et polémiques sur la ‘ligne Pella’». En juillet 1951, le gouvernement De Gasperi est remanié. Pella quitte le Trésor et Malvestiti se retrouve ministre des Transports dans le septième cabinet De Gasperi. Il y reste près de deux ans. En juillet 1953 ont lieu les élections législatives. La Democrazia Cristiana perd des voix en obtenant un peu plus de 40% des suffrages, contre plus de 48% en 1948. Fin août, Giuseppe Pella succède à De Gasperi et forme son gouvernement. Pella, qui connaît bien Malvestiti, le nomme ministre de l’Industrie et du Commerce. Il n’a pas la possibilité d’entreprendre de grands chantiers et se contente de gérer les affaires courantes: le gouvernement Pella chute quelques mois plus tard, en janvier 1954. Alcide De Gasperi décède la même année. Piero Malvestiti perd avec lui l’un de ses appuis essentiels au sein de la Democrazia Cristiana. Avec la nomination de Giuseppe Pella pour la présidence de l’Assemblée de la CECA cette année-là également, Malvestiti se retrouve avec peu de soutiens au sein de son parti. Sa carrière politique entame alors un réel déclin. Les chefs de gouvernement suivants (Fanfani, Scelba, Segni, Zoli) ne lui confient aucune responsabilité ministérielle. Malvestiti se contente de la Chambre des députés où il intègre plusieurs commissions parlementaires. En 1954-1955, il entre à la commission des finances, l’année suivante à la commission des affaires étrangères.


2. L’aventure européenne de Piero Malvestiti, un prix de consolation?

C’est à la fin des années 1950 que sa carrière politique se tourne ostensiblement vers l’Europe. Jusque-là, il ne fait pas partie des pro-Européens convaincus et militants, même s’il a soutenu depuis la fin des années 1940 la politique conduite en la matière par Alcide De Gasperi et la DC. Quelles sont ses motivations pour entamer une carrière européenne? 

En 1957, les six États de la CECA signent le traité de Rome créant deux communautés: la Communauté économique européenne (CEE) et la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom). Après avoir désigné le siège des communautés (Bruxelles), les six États nomment les membres de leurs Commissions respectives. La Commission de la CEE, présidée par l’Allemand Walter Hallstein est composée de neuf membres(6), dont deux Italiens. La vice-présidence est attribuée à Piero Malvestiti. Du côté du gouvernement italien, Giuseppe Pella est entre-temps revenu aux affaires dans le gouvernement Zoli (mai 1957-juin 1958). Il y occupe le ministère des Affaires étrangères et c’est lui qui propose à Malvestiti de prendre la vice-présidence de la Commission de la CEE. Ce dernier, dont la carrière politique est à l’arrêt depuis quelques années, accepte aussitôt. Il y voit une possibilité de rebondir politiquement, de donner à sa carrière un second souffle. En effet, à cette époque, les affaires européennes en sont à leurs débuts et, même s’il y a une part de risque à s’éloigner des cœurs nationaux de pouvoir, elles représentent alors une nouveauté politique prometteuse pour les « seconds couteaux » sur le plan national. On sait qu’à chaque nomination au plus haut niveau communautaire (Commission, Haute Autorité), nombreux sont les leaders politiques à être initialement approchés puis à décliner la proposition. On peut citer, pour les premières nominations de 1952 à la Haute Autorité, les cas de personnalités refusant le poste, en Belgique Van Zeeland, Duvieusart et Eyskens ou en Italie, Taviani. C’est ainsi qu’en fin de consultation, les personnalités qui acceptent les responsabilités européennes ne sont pas forcément les premières envisagées, loin de là. Il s’agit le plus souvent d’hommes politiques de seconde importance le plan national, en quête de nouvelles opportunités pour lancer ou relancer leurs carrières.

Le 10 janvier 1958, Piero Malvestiti démissionne donc du parlement italien, comme le veut le règlement communautaire, pour prendre ses fonctions à Bruxelles. Il est chargé des questions économiques et financières, du transport, de l’administration. Il est également président du groupe «marché intérieur» au sein de la Commission. En 1958, cela signifie mettre en œuvre la libéralisation des échanges au cours des douze années de la période transitoire de la CEE. Il s’agit pour la première Commission de mettre en place le Marché commun, de rendre effectif le traité de Rome et d’organiser ses propres services. Mais il n’a pas le temps d’entreprendre de grands chantiers car il ne reste qu’une année seulement à la Commission, jusqu’en 1959.

Très tôt, l’Italie envisage de « transférer » Piero Malvestiti de Bruxelles à Luxembourg, de la Commission à la Haute Autorité. Pella est encore ministre des Affaires étrangères en 1958 quand on évoque la succession de Paul Finet, dont la présidence est provisoire. Bien que le nom de Piero Malvestiti ne provoque pas l’enthousiasme, notamment de la part des industriels allemands, il est nommé président de la Haute Autorité. «L’hostilité qui précéda la nomination de cette personnalité est à rapprocher du rôle médiocre qu’elle avait joué à la CEE. Dès les premiers mois, ce vieux député démocrate-chrétien regrettait la vie politique italienne»(7). La perspective d’une présidence, même celle d’une institution sur le déclin, est positive et prestigieuse. Il arrive à Luxembourg au moment où la CECA commence à connaître de sérieuses difficultés, notamment en raison de la crise charbonnière qui s’accentue à la fin des années 1950 et que la Haute Autorité ne parvient pas à résoudre(8). D’un point de vue institutionnel, il est déjà clair que la Haute Autorité est destinée à disparaître dans les années à venir au profit d’un exécutif unique. C’est également la raison pour laquelle les deux «grands» Etats, France et Allemagne, laissent la présidence de cette institution à un Italien – se réservant respectivement les présidences de la Commission de la CEE (Hallstein) et celle de l’Euratom (Armand, Hirsch).

Les autres membres de la Haute Autorité voient dans l’arrivée de Malvestiti une possibilité de changement «que ses discours semblent annoncer en début de mandat»(9), vite déçue. La présidence de Piero Malvestiti se passe difficilement. Il semble défendre mollement les intérêts européens. Sa présidence est loin d’être positive pour la Haute Autorité, qui reprendra de l’élan avec son successeur, Dino Del Bo. La presse, à l’occasion de sa démission, se fait l’écho du mécontentement suscité par sa présidence: «Son départ ne suscitera que des regrets limités à Luxembourg, où sa présidence n’était pas considérée comme un succès»(10).

Ni la Commission ni la Haute Autorité ne sont donc pour lui des réussites. Par tous les moyens il cherche à revenir sur la scène politique nationale, ce qu’il parvient à faire en 1963. Il se met dans un premier temps en congé pour se lancer dans la campagne législative italienne de mars 1963, sur la liste démocrate-chrétienne de Milan où la DC est en position délicate. Piero Malvestiti est battu à Milan – il est le premier non élu de la liste – et démissionne dans la foulée, en avril, de la Haute Autorité où il ne veut plus revenir de toute façon. Cependant, le gouvernement et la DC trouvent un stratagème pour lui permettre de revenir à l’Assemblée. Sur la même liste que Piero Malvestiti se trouve Dino Del Bo, qui lui par contre a été élu. Avec la nomination de Dino Del Bo à la présidence de la Haute Autorité, Malvestiti est finalement repêché et retrouve son siège de député. Il est victime la même année d’une grave crise cardiaque. Il meurt le 5 novembre 1964.


3. Le jeu politique de la Democrazia Cristiana et du gouvernement italien au niveau européen

L’analyse de la fin de carrière de Piero Malvestiti s’inscrit dans un contexte politique général lié à la DC, aux évolutions de politique intérieure propre à l’Italie, au jeu des chaises musicales pour les mandats, qu’ils soient nationaux ou européens. A titre de comparaison et parce que leur cas est étroitement lié à celui de Malvestiti, il est intéressant de se pencher sur les parcours européens, notamment leur arrivée et départ de Luxembourg, des deux autres membres italiens de la Haute Autorité entre 1952 et 1967, Enzo Giacchero et Dino Del Bo(11). Les situations politiques nationales se reflètent alors dans les institutions européennes.

Engagé dans plusieurs organisations européennes, Enzo Giacchero est le champion de l’Europe au parlement italien dès la fin des années 1940. En 1949, il est nommé représentant italien à l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe. Défenseur du Plan Schuman lors des débats de ratification à la Chambre des députés, il vote pour la création de la CECA avec la Democrazia Cristiana. Après ce vote en 1952, le gouvernement italien cherche qui envoyer à Luxembourg. Il se tourne tout d’abord du côté de quelques grands noms de la Democrazia Cristiana, mais plusieurs refusent comme le secrétaire d’État Paolo Emilio Taviani. Enzo Giacchero s’est fait connaître et reconnaître des dirigeants italiens grâce à son engagement européen, mais sa carrière ne le place pas parmi les ténors du parti. Il n’a participé à aucun gouvernement et n’appartient pas non plus aux cercles dirigeants du parti. Quand le gouvernement lui propose de partir pour la Haute Autorité de la CECA, il accepte aussitôt. Il reste à Luxembourg jusqu’en 1959. Il est probable que Rome ait plus tard regretté de l’avoir choisi. Très indépendant, trop indépendant pour le pouvoir central, Enzo Giacchero ne tient pas forcément compte des avis du gouvernement en place en Italie. Il considère d’ailleurs ses fonctions comme une rupture avec la politique italienne.

En 1959, lors du renouvellement de la Haute Autorité, le gouvernement italien décide de ne pas reconduire le mandat d’Enzo Giacchero qui, lui, le souhaite pourtant ardemment. Dans son dernier discours à Luxembourg, lors de la passation de pouvoir entre membres sortants et membres entrants de la Haute Autorité, Giacchero exhorte le nouveau collège à affirmer l’indépendance de la Haute Autorité et ses pouvoirs alors que l’institution vient d’entrer dans une période de crise: «Le conseil que je vous donne c’est d’apprendre aux gouvernements, aux ministres qui les représentent, de leur apprendre tout de suite et avec énergie, que la Haute Autorité n’est pas encore un malade tellement grave que l’on puisse en parler seulement pour décider le partage de ses biens»(12). Très déçu de ne pas rester, il rentre en Italie où plus rien ne semble l’attendre. Loin de la scène politique nationale pendant sept ans, en rupture avec son parti qui le déçoit, personnellement et politiquement, Enzo Giacchero rentre à Turin sans perspectives et sans travail. Le retour en politique est impossible d’autant plus que les dirigeants de la Democrazia Cristiana ont changé depuis sa nomination en 1952. En effet, Aldo Moro devient secrétaire de la DC en 1959. S’il se sentait proche d’Alcide De Gasperi, Enzo Giacchero «n’a jamais estimé Moro»(13). De plus, Giuseppe Pella qui est ministre des Affaires étrangères tient l’occasion de nommer à Luxembourg l’un de ses amis politiques (Malvestiti), bien mieux «connecté» au pouvoir central qu’un Giacchero aux velléités d’indépendance et plus éloigné des réseaux nationaux. Enfin, la présidence de la Haute Autorité étant en jeu pour l’Italie, il devient nécessaire de remplacer un « simple » député pro-Européen (Giacchero) par une figure politique plus importante au passé de ministre, secrétaire d’Etat, co-fondateur de la DC (Malvestiti). En 1962, en rupture avec la politique italienne, après deux années passées à s’occuper de l’organisation du centenaire de l’unité de l’Italie (Italia 61)(14), Giacchero ouvre un bureau d’études à Turin, où il reprend son activité d’ingénieur. 

Autre déçu du parti et du gouvernement démocrate-chrétien quelques années plus tard, Dino Del Bo subit à peu près la même désillusion qu’Enzo Giacchero: nommé dans un contexte donné, son mandat n’est pas reconduit en raison de changements politiques et stratégiques dans les cercles du pouvoir à Rome. La situation n’est pas propre à l’Italie et se retrouve de la même façon en Allemagne et dans les autres Etats membres au moment du choix des personnes à envoyer à Luxembourg ou à Bruxelles. Ainsi, on peut citer le cas de Franz Etzel (CDU), vice-président allemand de la Haute Autorité de la CECA de 1952 à 1957. Il participe aux élections législatives de 1957 pour la CDU. Mais au lieu de prendre un congé comme Piero Malvestiti pour la campagne électorale, il décide de rester en fonction et d’effectuer les trajets entre Luxembourg et la Rhénanie-du-Nord-Westphalie où il se présente. Sa candidature aux élections le conduit à «passer quatre jours par semaine à Bonn» pendant plusieurs mois. Cette situation n’est pas du goût des autres membres du collège qui « se demandent même s’il peut encore remplir ses fonctions en toute indépendance»(15). Ce mécontentement pousse Etzel à abandonner la présidence du groupe de travail «marché-ententes-transports» et à ne plus voter lorsque les décisions concernent des intérêts allemands. Ce qui gêne plus particulièrement ses collègues de la Haute Autorité, c’est que Franz Etzel attend d’avoir la certitude d’être élu au Bundestag pour donner sa démission(16).

En 1963, Piero Malvestiti décide donc de quitter la Haute Autorité pour se présenter aux élections législatives, sur la même liste que Dino Del Bo, à Milan. Comme indiqué précédemment, Malvestiti est le premier non-élu de la liste et libérer un siège en envoyant un élu de cette liste à Luxembourg est une manœuvre politique simple relevant du jeu des chaises musicales. Dino Del Bo à la Haute Autorité, Piero Malvestiti peut récupérer un siège de député. L’échange a lieu. Del Bo est alors l’un des rares hommes politiques de la DC à ne pas appartenir à l’un des courants au sein du parti(17). Il est relativement libre de contraintes dans la vie politique intérieure. En 1963, l’aventure CECA, qui arrive à sa fin, n’enthousiasme pas vraiment les autres hommes du parti. Pour la plupart, l’Europe, et plus encore Luxembourg que Bruxelles, représentent l’exil, la fin d’une carrière politique nationale, bien plus qu’au début de l’histoire de la Haute Autorité.

Son arrivée à Luxembourg en 1963 est saluée par tous comme un renouveau. La Haute Autorité connaît pourtant ses dernières heures; elle est sur le point de disparaître dans la fusion des exécutifs des trois communautés. La fusion est l’une des préoccupations de la Haute Autorité et Dino Del Bo, dans une déclaration qu’il prononce lors de sa prise de fonction, évoque la position que doit adopter l’institution: elle «ne doit pas se laisser aller à un renoncement quelconque, mais doit au contraire, à mon avis, gagner du terrain en développant certains principes du traité»(18). Il défend notamment la supranationalité de la CECA. Finalement, la fusion n’aura lieu qu’en 1967 et Dino Del Bo reste à la tête du collège jusqu’à cette date. Il a conscience d’arriver à Luxembourg «dans des circonstances particulièrement difficiles»(19). En dehors des difficultés liées à la fusion des exécutifs, le secteur charbonnier est toujours en crise. En état permanent de surproduction, fortement concurrencé par les hydrocarbures, le charbon européen est condamné en tant que principale source d’énergie. Dino Del Bo affiche la volonté d’instaurer un système d’aides communautaires aux entreprises en difficulté. Il ne parvient pourtant pas à imposer ce point de vue aux États qui prennent des mesures unilatérales en faveur de leur industrie charbonnière. Sur le marché de l’acier, la «Haute Autorité subit deux handicaps essentiels, constitués l’un par le coût supérieur de son charbon et l’autre par la basse teneur et le coût élevé du minerai de fer produit sur son territoire»(20). À la crise structurelle du marché du charbon s’ajoute la crise conjoncturelle de l’acier. Face aux difficultés, Dino Del Bo multiplie les initiatives. Il organise notamment avec succès un congrès international sur l’utilisation de l’acier du 28 au 30 octobre 1964.

En 1967, la Haute Autorité disparaît avec la fusion des exécutifs. Dino Del Bo démissionne. La raison officielle invoquée pour son départ concerne son état de santé. Victime de problèmes cardiaques, il écrit en mars 1967: «Je suis atteint d’une invalidité totale qui ne me permet ni de continuer à exercer mes fonctions actuelles, ni à en assumer de nouvelles. [Le certificat médical] établit que les fonctions que j’ai exercées durant ces dernières années ont joué un rôle déterminant et nettement aggravant sur l’origine artériosclérotique de cette maladie. » Il demande au Conseil des ministres de lui accorder en conséquences une pension maximum en raison « d’une maladie contractée à l’occasion de l’exercice de mes fonctions»(21).

Cependant, les causes plus profondes de ce départ sont politiques. Dino Del Bo était pressenti par beaucoup pour devenir le premier président de la Commission unique lors de la fusion des trois exécutifs. Cette nomination était plutôt bien vue par la plupart des pays membres. Seul le gouvernement italien exprimait certaines réticences. Plus que des réticences, il en est venu à exprimer une franche opposition à cette éventualité. Dino Del Bo, apprécié des milieux européens, l’est moins de son gouvernement. Il souffre, tout comme Enzo Giacchero quelques années auparavant, de ses prises de position et d’initiatives indépendantes.

Pour des raisons de politique intérieure, d’opposition entre chefs de courants, d’affrontements internes au parti, Dino Del Bo n’a pas d’autre choix que de démissionner. Les principaux opposants à la candidature de Dino Del Bo sont Aldo Moro et Amintore Fanfani, deux leaders de la Democrazia Cristiana qui espèrent placer quelqu’un d’autre à la tête de la Commission unique. Le gouvernement italien, qui a pourtant promis à Dino Del Bo de le soutenir, ne le fait pas, du moins dans un premier temps(22). En effet, alors qu’il a déjà donné sa démission pour raisons de santé, le Conseil des ministres italien change d’avis, après des pourparlers et de longues discussions, et prend la décision de soutenir la candidature de Dino Del Bo. Il est trop tard.

Sa déception est immense et le pousse à tourner le dos à la politique et à son parti. Il n’a pas vraiment le choix non plus; il est particulièrement isolé au sein du parti et du gouvernement. On ne lui propose pas de fonctions politiques ou gouvernementales importantes. Il abandonne l’idée, s’il l’avait eue, de revenir sur la scène politique nationale, après quatre ans à Luxembourg. C’est dans le secteur bancaire que Dino Del Bo commence alors une nouvelle carrière.

Ces trois cas personnels sont évocateurs de situations politiques plus générales et montrent bien le jeu auquel se livrent partis et gouvernements pour placer leurs hommes dans les institutions européennes, au regard des nécessités nationales, qui l’emportent le plus souvent. La carrière politique nationale est la seule voie royale et dans les années 1950-960, il n’existe pas encore à proprement parler de «carrière européenne». Les institutions européennes représentent pour les responsables politiques un faute-de-mieux, une possibilité de rebondir avant, si possible, de revenir au pays. Mais dans la plupart des cas, un retour à la vie politique nationale est long et compliqué, voire impossible – le passage dans les institutions européennes renforçant dans le cas de Malvestiti un déclin politique entamé quelques années auparavant. Les reconversions sont nombreuses, le plus souvent dans les affaires et le secteur privé. Hélas pour Piero Malvestiti, la maladie ne lui autorise qu’un retour très éphémère à la Chambre des députés.

Plus tard, une fois les institutions européennes bien installées dans le paysage politique, la carrière communautaire devient attractive pour elle-même: experts et spécialistes de l’Europe évolueront dans d’autres cercles de pouvoir, parallèles à ceux des élites nationales, plus ou moins perméables...


Sources et bibliographie sommaire


Sources sur Piero Malvestiti

 

Bibliographie sommaire

 


 

(1)
M. Carbonell, Des hommes à l’origine de l’Europe. Biographies des membres de la Haute Autorité de la CECA 1952-1967, PUP, Aix-en-Provence, 2008

(2)
CECA 1952-2002. Cinquante ans de Communauté européenne du charbon et de l’acier, trente-quatre témoignages, Luxembourg, Office des publications officielles des Communautés européennes, 2002. CECA 1952-2002, 27 juin 2002 Actes, Luxembourg, Office des publications officielles des Communautés européennes, 2002.

(3)
Cf. références en fin d’article pour les sources et la bibliographie.

(4)
De Gasperi expulse les communistes du gouvernement l’année suivante, en 1947.

(5)
P. Malvestiti, Saggi e polemiche sulla linea Pella, Milano, A. Giuffre, 1951.

(6)
La première Commission de la CEE est composée de deux Allemands (Hallstein et von der Groeben), deux Italiens (Malvestiti et Petrilli), deux Français (Marjolin et Lemaignen), un Belge (Rey), un Néerlandais (Mansholt) et un Luxembourgeois (Rasquin).

(7)
N. Condorelli-Braun, Commissaires et juges dans les Communautés européennes, Paris, LGDJ, 1972, p. 118.

(8)
M. Carbonell, «La politique charbonnière de la CECA, 1952-2002», in X. Daumalin, S. Daviet, P. Mioche (dir.), Territoires européens du charbon: des origines aux reconversions, Aix-en-Provence, PUP, 2006.

(9)
D. Spierenburg et R. Poidevin, Histoire de la Haute Autorité de la Communauté européenne du charbon et de l’acier – Une expérience supranationale, Bruxelles, Bruylant, 1993, p. 631.

(10)
Istituto Luigi Sturzo, PM/N51/308, article paru dans AGEFI-Bruxelles, 7 mars 1963.

(11)
Pour les sources et références relatives à E. Giacchero et D. Del Bo, cf. M. Carbonell, Des hommes à l’origine de l’Europe…¸ cit., p. 239-240; 269-271.

(12)
Archives historiques de l’UE, CEAB2/770, discours d’Enzo Giacchero, 16 septembre 1959, p. 43.

(13)
Entretien avec Marie-Thérèse Giacchero, 1er avril 2004, Pecetto Torinese.

(14)
Comitato nazionale celebrazione centenario dell’unità d’Italia.

(15)
D. Spierenburg et Raymond Poidevin, op. cit., p. 495.

(16)
Sur la CDU et la «filièr » Etzel à la Haute Autorité, cf. M. Carbonell, Des hommes à l’origine de l’Europe…¸ cit.¸ p. 152.

(17)
Entretien avec Bernardo Pianetti Della Stufa, proche de Dino Del Bo et en poste à Bruxelles au sein du service presse dans les années 1960, 7 décembre 2003, Il Calcione.

(18)
AHUE, CEAB12/1343, déclaration de Dino Del Bo lors de sa prise de fonctions à Luxembourg, 23 octobre 1963, p. 138.

(19)
AHUE, CEAB12/1343, discours d’investiture de Dino Del Bo devant le Parlement européen, p. 153.

(20)
Ivi, p. 156.

(21)
AHUE, CEAB2/3115/2, p. 140, lettre de Dino Del Bo au président du Conseil spécial des ministres de la CECA, 7 mars 1967.

(22)
Entretiens avec Francesco Mirabile, 12 novembre et 11 décembre 2003, Firenze.